CHAPITRE VI

Au plus fort de l’orage, Nick bondit sous la pluie battante. Ses longues enjambées ne laissèrent aucune trace dans la boue tandis qu’il se faufilait entre les huttes. Il traversa la place déserte, comme porté par le vent. Il mêla son ombre aux autres ombres jusqu’à la lisière de la jungle, jusqu’à l’un de ces angles morts dont il avait savamment calculé l’emplacement.

Nora ne s’était pas trompée. Les miradors s’étaient ancrés tôt ce soir, et les surveillants n’avaient guère brillé de leur zèle coutumier.

Nick avait déterminé son itinéraire avec la plus grande prudence. Il savait ne pouvoir se permettre un nouvel échec. Si Jéhabel le reprenait, cette fois, il lui couperait certainement la Cage. Cette pensée le fit frémir. Il s’arrêta un instant pour observer l’organe ancré contre sa hanche gauche par un cordon de chair, à peine plus gros qu’un cœur d’enfant. Des veines rosâtres et anamorphes sillonnaient sa membrane diaphane, morcelant la clarté de braise qui couvait en son noyau. Nick se demanda quelle valeur une Cage éteinte pouvait bien prendre aux yeux des Non-Chantants. Une Cage froide, rigide et dure comme un fragment de marbre, que n’habitait plus le moindre Chant. Et pas plus cette fois-ci que les autres, il ne trouva de réponse satisfaisante à cela. Du moins pas d’autre réponse que celle professée autrefois par Hagon Balger, le Vorkul renégat qui avait lancé cette mode par vengeance, au siècle dernier : un simple phénomène de mimétisme. Il avait suffi de créer ce nouveau besoin de toutes pièces, pour en faire un symbole de stature sociale (Voir Le Chant du Vorkul et Le Rêve du Vorkul).

Nick fut soudain tiré de sa contemplation par le sentiment qu’on l’appelait à l’aide. Une bride de pensée venait de l’atteindre dans le fracas de la tourmente, une bride de pensée noircie par l’angoisse de la mort, sur laquelle flottait son nom. A vrai dire, l’impression n’avait été que fugitive, aussitôt emportée au loin par les bourrasques. Mais Nick s’était figé. Il avait reconnu l’identité de ce cri. Et aussi, localisé sa provenance. Il n’eut aucune hésitation. Abolissant toute prudence, il se précipita à découvert. Il franchit les frontières à grands sauts, s’orientant sans hésitation. Il déboula dans la combe qui abritait la redoutable Fosse.

Un gémissement faible se fraya un passage parmi les coups de tonnerre et parvint jusqu’à lui. Nick atterrit sur le rebord du cratère et défit l’échelle de corde. Sn regard nyctalope décela la forme humaine accrochée sur le dos de la pieuvre qui s’enfonçait progressivement. Sans plus attendre, il se laissa glisser le long du filin. Il tendit le bras et agrippa les vêtements trempés de Mullins. Il tira à lui de toute la force dont il était capable, juste comme le dôme de chair brun s’engloutissait dans un remous fumant. Il serra fortement l’homme contre lui et entama la remontée.

Tous deux émergèrent de la Fosse dans un tourbillon de vapeur nauséabonde. Mullins s’effondra dans la boue, haletant, ignorant les trombes d’eau qui martelaient le sol.

— Que s’est-il passé ? Que faisais-tu là-dedans ? demanda Nick.

— Jéhabel, toussa Mullins. Il m’a attrapé hier soir, après que nous nous soyons rencontrés.

— Je suis désolé.

— Il m’a jeté là. C’était plus simple de faire passer ma mort pour un stupide accident. Mais je ne peux pas rester ici. Je suis brûlé. Ils savent que je sais. Nick, tu dois m’aider. Encore, oui, je sais ! Mais cette fois, c’est votre peau à vous tous, qu’il faut sauver. Je vais sortir. Il faut que je sorte d’ici. Et je te jure que je ferai un tel esclandre une fois dehors qu’ils seront tous bien forcés de m’écouter. Tout le monde saura ce qui se passe dans cette Réserve, oui, et…

— Mullins, ne t’emballe pas. Il ne sera pas simple de quitter Chrysalide One. Surtout avec toi.

— Tu veux dire que je suis trop con pour…

— Non, non, ce n’est pas ça… J’ai un plan. Une chance unique. Mais il faudra que tu agisses en Vorkul et pas…

— En Non-Chantant ?

— Exactement, oui… J’ai ta parole ? Je joue gros moi aussi.

— Je ferai comme toi.

Nick l’aida à se remettre debout et l’entraîna jusqu’à la lisière de la forêt.

— On va traverser la jungle ? s’inquiéta l’homme.

— Non, nous allons suivre la bordure et contourner les miradors. Une navette est arrivée, aujourd’hui. Elle est parquée un peu plus au nord. On va tâcher de se glisser dedans sans être vus.

Ils se faufilèrent sous la protection de l’ouragan, Mullins s’efforçant de suivre le rythme de son ami, imitant jusqu’à ses gestes pour être bien sûr de ne commettre aucun impair. Nick s’en aperçut et pouffa de rire.

— Très ressemblant, Mullins, vraiment très ressemblant !

Ils laissèrent les fanaux rouges des tours métalliques sur leur droite et gagnèrent l’aire d’atterrissage à travers une succession de remblais spongieux. Ainsi que l’avait annoncé Nora, un appareil d’assez vaste dimension était au repos sous une bâche tendue.

Le jeune Vorkul étudia les environs avec la plus grande prudence, redoutant de voir surgir des sentinelles sitôt qu’ils tenteraient d’approcher. Mais il ne décela aucune autre présence que la leur. Il tira le coude de son compagnon :

— Montre-toi le premier, Mullins.

— Moi ?

— S’il y a des gardes embusqués, ils hésiteront à tirer de loin sur une silhouette humaine. Et ça me donnera l’occasion de les localiser pour les mettre hors circuit.

— Je présume que tu es certain de ce que tu avances ?

— J’interviendrai s’il se passe quelque chose, sois sans crainte.

— De quelle façon ?

— A ma façon.

Jeffrey Mullins décocha un coup d’œil dubitatif en direction de l’appareil. Puis il se décida d’un coup et émergea de derrière le talus. Il s’avança à découvert d’un pas rapide. Il atteignit la bâche sans être inquiété et leva son pouce en signe de victoire. Nick le rejoignit en quelques foulées.

— C’est presque trop facile, souffla-t-il tandis qu’ils se glissaient sous la bâche.

Mullins ne répondit pas. Il s’escrimait déjà pour débloquer le sas, lequel n’était pas même verrouillé. Ils se hâtèrent de pénétrer dans l’engin. Ils s’orientèrent rapidement et finirent par trouver refuge dans la soute. Le tumulte de l’orage ne leur parvenait plus qu’étouffé, réduit à des grondements sourds et sporadiques.

— Le matin ne va plus tarder, dit Nick en s’ébrouant.

— Que ferons-nous s’ils nous trouvent ? renifla Mullins qui ruisselait d’eau de pluie.

— Sèche-toi, se borna à répondre le Vorkul.

Une heure plus tard, le fracas de la tempête s’estompait. Au petit jour, il se produisit du remue-ménage à l’étage supérieur et les deux fugitifs se tapirent machinalement dans le coin le plus reculé du ventre de l’appareil. Toutefois, personne ne vint. Le bourdonnement des réacteurs se déclencha au bout de quelques instants d’anxiété dignement réprimée.

— Nous décollons, constata Nick.

Quelques minutes plus tard, le vieux transporteur trouait les nuages opaques et planait dans le ciel libre. Le Vorkul s’approcha d’un sas vitré, scrutant l’espace d’un œil avide et impatient. Il aperçut enfin ce qu’il cherchait et ne put s’empêcher de laisser filer hors de ses lèvres un son très doux, comme attendri.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Mullins en venant se glisser à ses côtés.

— Là, regarde, est-ce que tu le vois ?

— Je ne vois rien. Rien que le ciel.

— Cette ligne de fumée noire, juste au-dessus… Un pont d’ombre… Il me semble que cela fait une éternité que je n’en avais pas vu. Si seulement on pouvait s’en rapprocher suffisamment pour que je puisse…

Mais l’appareil vira et s’éloigna. Mullins hocha la tête. Il savait que le Vorkul avait dit vrai. Pour ceux de sa race, l’espace était quadrillé de chemins invisibles pour l’homme, sur lesquels ils pouvaient courir à la vitesse d’un météore et visiter l’Univers plus loin qu’aucun vaisseau ne le ferait jamais. Il comprit la déception de son compagnon. Elle fut cependant de courte durée. Nick se figea soudain et plaqua son nez contre la vitre comme s’il voulait passer sa tête au-dehors. Mullins prit peur sans comprendre le motif de cette subite jubilation.

— Mullins, qu’est-ce que c’est cette chose que nous survolons, là en bas ? Vite, Mullins, qu’est-ce que c’est ?

Le jeune contrôleur de l’O. S. R. se pencha à son tour. Le ciel maintenant dégagé permettait de distinguer nettement ce qui se dessinait sur le sol. Comme Nick, il aperçut l’étrange structure brumeuse, d’où émergeait quelques circonvolutions d’aspect changeant juste en dessous d’eux.

— C’est l’ancienne prison des extraterrestres, le Dédale, confirma Mullins. Je l’ai aperçu à mon arrivée. Mais ne me demande pas ce qu’est le Dédale en réalité, parce que personne n’en sait trop rien. On en a fait une prison, mais c’était là bien avant que les hommes mettent le pied sur Bashegar. Ce que je peux t’en dire seulement, c’est qu’il est vivant, et qu’aux dernières nouvelles, il est devenu fou… Il a échappé au contrôle de l’administration. Il s’est refermé sur lui-même. Personne ne peut plus y entrer.

— Je l’ai retrouvé. Il est là, Mullins ! Là, en dessous de nous, je l’ai senti…

— De qui veux-tu parler ?

— Mais de Sharn !

— Sharn ? Mais ce n’est pas possible… Comment aurait-il pu se…

— Là, juste sous leur nez à tous, il était là…

— Tu l’as senti ?

— Juste assez pour savoir que j’ai touché au but. Je n’avais finalement pas tort. Sa trace m’avait conduit jusqu’ici. Et bien sûr j’avais pensé qu’il était prisonnier à Chrysalide One…

Les grandes arcades du comptoir de Bashegar se profilèrent à l’ouest, dans la clarté du levant. Mullins réprima un frisson.

— Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire. Que vas-tu faire une fois en ville ? Tu n’as pas le moindre point de chute, en attendant de partir à la recherche de Sharn.

— Si. Quelqu’un m’aide. La même personne qui m’a indiqué l’emplacement de cet appareil et le moyen d’y parvenir.

— Qui ?

— Une Matrice. Elle est au-dessus de nous en ce moment même.

— Et tu as confiance en elle ?

— Toute confiance. J’ai chanté pour elle.

— Nick, cela ne suffit pas toujours pour…

Le regard que lui décocha le Vorkul l’empêcha d’aller plus avant dans sa réflexion.

— Comme tu voudras. Mais je ne te quitte pas, jusqu’à ce que tu sois en sécurité quelque part. Tu es repérable comme un ver dans une pomme. Cache ton visage…

— Oui, comme autrefois. Et c’est toi qui iras acheter à manger…

La physionomie de Mullins se décrispa tandis qu’ils évoquaient leur première rencontre, qui avait été aussi leur première fugue à tous deux. Puis les réacteurs de la navette haussèrent le ton à l’approche de l’atterrissage. Les deux évadés se turent.

Ils ne s’aventurèrent au-dehors que bien plus tard, lorsque tout bruit eut cessé. Ils émergèrent dans un hangar où l’appareil avait été entreposé en attendant les vérifications d’usage. Ils échappèrent sans grande difficulté à la curiosité des quelques ouvriers qui vaquaient çà et là à leurs occupations habituelles. Ils trouvèrent refuge derrière des containers de fret à destination de Logom, ce qui fit sourire Mullins.

— Moi aussi, j’ai chanté pour une fille, à Logom. Mais j’ai bien peur de n’avoir pas obtenu les mêmes résultats que toi. Je l’ai quittée pour cette mission d’inspection ici. J’étais vraiment loin de penser que ça tournerait comme ça.

Dans mon incurable candeur, j’imaginais au contraire que je ferais mettre un genou à terre à cette vieille salope de Dale et que je reviendrais triomphant pour conquérir ma promise, comme un vrai héros. Et je suis là à me geler au fond d’un dépôt, avec ma peau probablement mise à prix… Tiens, je préfère ne pas penser à la colère qu’a dû piquer Jéhabel en…

— Jéhabel te croit mort dans la fosse. Tu n’as rien à craindre de lui. Et quant à moi, il n’a pas dû s’apercevoir tout de suite de ma disparition.

Jeffrey Mullins hocha la tête. Il n’était pas convaincu. Jéhabel lui faisait peur. Il savait de quoi l’homme était capable. Aucun d’eux n’ouvrit plus la bouche jusqu’à la tombée de la nuit. Ils attendirent que le personnel d’entretien regagne enfin ses quartiers.

Dès que la voie fut libre, ils quittèrent leur cachette et s’échappèrent par le sas d’évacuation ouvrant sur les toits. Ils redescendirent par l’escalier d’incendie au prix de quelques acrobaties qui laissèrent Mullins sans souffle, avant de franchir les limites du spatioport par une brèche dans le rempart de grillage. Nora ouvrit avant même que Mullins n’ait eu l’occasion de frapper. Elle fut un peu surprise de se trouver en face de ce petit bonhomme barbu qui dansait d’un pied sur l’autre sur le palier, compressé dans ses vêtements humides et fleurant la fange. Nick apparut aussitôt derrière lui pour dissiper l’équivoque.

— J’ai eu peur, dit-elle en se rassérénant. J’ai cru que… Je suis contente que tout se soit bien passé. Venez vite, il ne faut pas qu’on vous voie.

Elle s’effaça pour laisser entrer les fugitifs et ceux-ci ne furent que trop contents de goûter la tiédeur de son appartement délabré. Elle habitait l’un de ces meublés de la périphérie du comptoir où transitaient les employés de passage, un taudis standard dont le peu de charme s’était délavé au fil des locataires peu soigneux.

— Ce n’est pas très brillant, ici, mais au moins personne ne viendra vous chercher. Je pensais que tu viendrais seul, Nick. Qui est cet homme ?

Mullins prit un air embarrassé, comprenant au ton employé qu’il contrecarrait d’une certaine façon les choses telles que la jeune femme les avait prévues.

— Je ne reste pas, s’empressa-t-il d’annoncer en coupant la parole à son compagnon. Je voulais juste m’assurer que… que mon ami était entre de bonnes mains. Mais si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais quelque chose de chaud avant de retourner au-dehors.

— Non, ne vous méprenez pas, s’adoucit Nora en considérant l’allure piteuse de son interlocuteur. Vous pouvez rester ici jusqu’au matin. Je vais vous préparer quelque chose. Séchez-vous en attendant.

Un peu plus tard, tandis que Mullins s’absorbait dans la contemplation de la fumée qui montait de son gobelet de café, le Vorkul fit le récit de leur escapade à l’intention de leur hôtesse. Celle-ci l’écouta avec une sorte de fascination craintive. Puis elle le mit au courant des épreuves qu’elle avait endurées avant son retour à la ville. Elle raconta comment elle était passée entre les mains des docteurs dans l’une des salles du Mirador Secret, avec les autres Matrices, au su et au vu des surveillants qui s’esclaffaient. Comment on lui avait volé le fils à naître. Comment aussi elle avait été humiliée et maltraitée jusqu’à l’heure du départ.

— C’était encore pire que s’ils m’avaient violée, conclut-elle avec un sourire amer. Je les dégoûtais. J’avais été avec un-Vorkul. A leurs yeux j’étais devenue quelque chose comme une bête impure, contagieuse. Même plus humaine. Ils jouaient avec moi comme avec un chiffon, une ordure…

Elle regarda Nick dans les yeux.

— J’ai pu le supporter parce que je savais que tu viendrais… Que tu saisirais ta chance. Je suis désolée pour l’enfant. J’ignore ce qu’ils vont en faire… Finalement, je crois que j’aurais aimé le garder…

Nick s’efforça de dissimuler sa tristesse.

— Il n’aurait jamais connu le Rêve, ni les Chants de l’Univers et les chevauchées sur les ponts d’ombre. Plus tard… Si je guéris… Si le Rêve m’est rendu, nous ferons un autre enfant. Libre et chantant.

— Excusez-moi, intervint Mullins. Mais vous pourriez me décrire les appareils de cette salle où l’on vous a opérée ?

— Je ne sais pas. Il y avait toutes sortes d’instruments compliqués. Je n’y connais rien…

— Moi, j’ai vu, dit Nick. De grands appareils, autour d’une cloche de verre au fond de laquelle sont alignés des casiers grillagés. Et dans les casiers, il y a des enfants Vorkuls… J’ai mal au cœur de me rappeler ce que j’ai vu là-bas, dans cette salle…

— Parce que je suis certain qu’ils clonent les embryons. C’est la seule explication possible. Ils clonent les Vorkuls pour multiplier le nombre de Cages à l’infini. Ils deviennent par là même les pourvoyeurs du marché tout entier. Des milliards de bénéfices. Bénéfices, oui, c’est bien de ces bénéfices-là que Jéhabel voulait parler l’autre jour. Dire que ça m’a empêché de dormir une bonne partie de la nuit… Bon, je vais tâcher d’attraper une correspondance de nuit pour Logom.

— Ne soyez pas stupide. Vous n’êtes pas en état. Je vais vous installer une couverture dans ce coin. Vous partirez demain.

— Non, je vous remercie. C’est trop important. Nous avons perdu déjà bien assez de temps comme ça. Si j’arrive à porter l’affaire devant l’opinion publique, c’en est fait de Chrysalide One. Les cours s’effondreront et, qui sait, ça agira peut-être comme un électrochoc. Il y aura une désaffection des gens pour les Cages. -

Nora n’insista pas. Elle se retourna vers Nick, pleine d’appréhension.

— Et toi, à présent, que comptes-tu faire ? demanda-t-elle. Tu vas aussi partir, retourner chez toi ?

— Je n’ai aucun chez moi.

— Je veux dire… dans l’espace, sur les ponts d’ombre ?

— Je retournerai, oui. Mais auparavant, je dois aller retrouver mon père.

— Ton père n’est pas prisonnier ?

— Non, il a su leur échapper jusqu’à maintenant. Sharn est le dernier Vorkul libre. Il est le seul à détenir notre Rêve à tous. C’est le Gardien du Gir-Gavanen, l’Arche des Chants…

— Où est-ce ?

— Nulle part. Dans nos pensées. Mais c’est aussi tangible que si cela existait vraiment. L’Arche se dresse au sommet d’une colline bleue sur un monde que nous appelons Ydolfis. A l’intérieur, tous nos Chants, recueillis depuis des millénaires, ont formé des cristaux qui empêchent leur oubli. L’Arche était notre mémoire, notre passé où nous retournions puiser et nous inspirer. Mais cette chose en métal qu’ils nous ont fait entrer dans la tête nous empêche d’y accéder, désormais… Et progressivement, nos Chants s’effacent de nos Cages, comme une source qui se tarit peu à peu.

— Il n’y a aucun moyen de…

— C’est pourquoi je veux retrouver Sharn. Lui, il connaît peut-être ce moyen. Ses Chants sont restés intacts, et ils sont d’une puissance que nul n’a jamais pu égaler. Je ne suis pas comme les Anciens. Je pense qu’il existe une solution. Le Rêve n’est pas mort, puisqu’il vit en l’un de nous…

— Comment peux-tu savoir si ce Sharn est toujours en vie ?

— Je le sais.

— Il doit se trouver loin d’ici, en fuite.

— Non, il est là, tout près. Il veille.

— Comment, ici, sur Bashegar ? Mais ce n’est pas possible. Le comptoir est sillonné sans arrêt par les gens de Chrysalide One…

— Et lui, il les regarde faire.

— Désolé, je dois vous laisser, dit Mullins. Merci de votre aide, Nora, car j’ai bien l’impression que sans vous… A bientôt, Nick, n’est-ce pas ?

— Oui, Mullins. On se reverra, certainement, quelque part.

Les deux compagnons, le Non-Chantant et le Vorkul, s’étreignirent rapidement. Puis Jeffrey Mullins tourna les talons et dévala les escaliers. Il déboucha dans la rue vernie de pluie fine et remonta machinalement le col de son pardessus tout crotté. Il avait encore suffisamment d’argent dans sa poche pour obtenir un aller pour Logom. Le voyage serait probablement long, mais qu’importait…

Il tourna l’angle de la rue. Obnubilé par le plan d’action qu’il était en train de mettre mentalement au point, il ne prêta pas attention à l’homme qui venait de débarquer d’un véhicule en stationnement et marchait droit sur lui. Il ne le vit qu’au dernier moment et fit un pas de côté pour ne pas le heurter. Mais la haute silhouette fit de même et lui barra le chemin. Mullins cligna des yeux, effaré.

Brodrick Jéhabel lui sourit dans la clarté du lampadaire, et d’un geste sec, méthodique, lui enfonça sa machette de coupeur de Cages dans le ventre.

— Tu n’es qu’un con, Mullins…, souffla-t-il à l’oreille du petit homme tandis qu’il glissait contre lui, la bouche ouverte sur un cri inarticulé.

**

Nick se redressa d’un bond, alerté par une désagréable sensation qui venait de le cueillir au creux de son sommeil. Une bouffée d’angoisse qui avait subitement mordu dans son estomac, et dont il ne parvenait pas à se défaire bien qu’il fût à présent tout à fait réveillé.

Il s’extirpa du fauteuil où il avait fini par s’assoupir et inspecta d’un regard les cloisons de la petite chambre. Nora dormait paisiblement sur le lit, frileusement calfeutrée sous les couvertures. Son souffle régulier meublait seul le silence profond qui régnait dans l’appartement. Nick se contraignit à quelques allées et venues silencieuses dans la pénombre, espérant calmer sa tension. Il s’approcha de la fenêtre pour emplir son champ de vision d’autres perspectives que ces murs blêmes, exigus, entre lesquels il étouffait. Il se demanda quel charme les Non-Chantants pouvaient éprouver à végéter dans ces curieux abris cubiques et hermétiquement clos, avec pour seules ouvertures sur le monde ces panneaux de verre qui ne laissaient filtrer ni bruits ni odeurs. Il leva tout naturellement ses yeux vers le ciel, cherchant à déceler le mouvement ondulant d’un pont d’ombre au-dessus de lui. Mais il dut se rendre à l’évidence qu’il n’en existait plus au-dessus de la ville. Il avait souvent observé le phénomène. A proximité des grandes agglomérations, les ponts d’ombre s’étaient dissous. Ainsi s’en allait l’univers des Vorkuls, lentement, inexorablement. Des images du passé défilèrent devant les yeux de Nick, s’inscrivant sur le noir de l’espace. Tant de choses… Son regard pensif glissa le long des architectures tarabiscotées des immeubles environnants avant d’atterrir dans la rue.

Un véhicule était garé en bas. Il n’y accorda aucun intérêt et laissa retomber le store. Il retourna dans la chambre. Son trouble persistait. Il le mit sur le compte de la claustrophobie naturelle des gens de son peuple. Il contempla Nora dans son sommeil. Il se souvint d’une histoire que Sharn avait dû lui conter, relatant les amours impossibles du poisson ailé Hru et du Grand Corbeau.

Il étendit sa main au-dessus du corps de la jeune femme pour guérir sa souffrance morale par un Chant.

Mais il ne décela aucune souffrance. Juste une bribe de haine et de dégoût qui surnageait de son inconscient, comme un écueil révélé par le reflux.